On a beaucoup écrit sur le bonheur, l'amour et la mort. On a fort peu écrit sur l'ennui, comme si ce sentiment mineur ne méritait pas l'attention des philosophes sérieux. Et pourtant, l'ennui est peut-être la plus philosophique de toutes les émotions, celle qui nous arrache le plus violemment à l'illusion que nos agitations quotidiennes ont un sens.
Pascal, dans ses Pensées, voyait dans la « diversité » — le divertissement, l'agitation perpétuelle — la grande stratégie par laquelle l'homme fuit la conscience de sa misère fondamentale. L'ennui, pour lui, est ce qui reste lorsqu'on a retiré tous les divertissements : une vérité nue et insupportable sur notre condition. Ce n'est pas l'ennui qui est à fuir, mais ce qu'il révèle.
Les romantiques ont réhabilité l'ennui sous le nom de « spleen » ou de « mélancolie ». Pour Baudelaire, l'ennui n'est pas l'absence de désir, mais son excès : trop de désirs impossibles, trop de beauté non réalisée. Cette relecture transfigure l'ennui en disposition poétique, en ouverture au monde qui échappe à la banalité du quotidien.
Aujourd'hui, à l'ère des smartphones et des flux d'informations continues, l'ennui est devenu une denrée rare et précieuse. Des neuroscientifiques ont montré que l'esprit en état d'ennui — le « mode par défaut » du cerveau — est particulièrement actif sur le plan créatif : c'est dans ces moments de flottement que surgissent les idées inattendues, les connexions entre concepts éloignés. Supprimer l'ennui de nos vies, c'est peut-être supprimer une condition nécessaire à la pensée originale.